Réseau handident : il redonne le sourire aux handicapés
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Marc sourit à Corinne Tardieu, qui lui prend la main, puis il ouvre grande la bouche. Sans la moindre appréhension. Il conserve apparemment un bon souvenir de sa précédente visite dans ce service d’odontologie pédiatrique de l’hôpital de la Timone, à Marseille. Sa maman explique à la pédodontiste que la gouttière censée lui protéger la lèvre inférieure ne tient plus. Enfant polyhandicapé de neuf ans, Marc a pris l’habitude de se mordre la lèvre. Le Pr Tardieu demande l’avis de son confrère prothésiste. Une fois une autre gouttière fabriquée, Marc sera orienté vers un orthodontiste de l’hôpital. « La solution extrême serait l’extraction de quelques dents, mais je ne peux même pas l’envisager ! » confie Jocelyne, la maman de Marc, soulagée d’avoir trouvé cette consultation spécialisée qui apporte bien plus que des soins dentaires. Il s’agit en effet d’améliorer la qualité de vie des personnes handicapées et de leurs familles, en cherchant pour chacun la meilleure de toutes les solutions.
« Ma spécialité, c’est l’enfant, quel qu’il soit. Je le prends en charge dans sa globalité », résume Corinne Tardieu, qui a créé une consultation pour les personnes handicapées – adultes et enfants – dès 1999. Handident Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca) s’est constitué en 2005, fédérant 36 chirurgiens-dentistes, dont 3 hospitaliers. Ce réseau prend en charge les soins bucco-dentaires des personnes souffrant d’un handicap mental, moteur ou sensoriel. « Deux heures seulement sont consacrées à la question du handicap dans la formation initiale des chirurgiens-dentistes ! Donc seuls dans leur cabinet, face à un patient lourdement handicapé, souffrant parfois de troubles du comportement, ils peuvent se sentir démunis », concède Marie Jarrosson, coordinatrice, avec Christine Péraldi, du réseau.
"Il faut savoir les écouter"
« Certains de nos patients handicapés ne comprennent pas les consignes, par exemple lorsqu’il faut ouvrir la bouche. D’autres sont tétanisés par la peur et on ne peut pas forcément les soigner lors de la première consultation », explique le Pr Tardieu. Elena Savi, sa consœur qui travaille à ses côtés depuis quatre ans, estime qu’il faut « savoir écouter ces patients, faire preuve de patience et travailler vite, car ils n’expriment pas toujours leur douleur. Mais c’est tellement gratifiant quand on voit l’enfant soulagé, qui sourit ! ».
Un sentiment partagé par les étudiants de sixième année présents et par les aides-soignantes. Le personnel, qui parvient à communiquer avec ces enfants différents, est volontaire et très motivé. Hormis les urgences, les délais d’attente pour obtenir un rendez-vous sont considérables, de trois à quatre mois, compte tenu de la demande. Heureusement, grâce à la prévention, l’équipe soigne nettement moins de caries qu’il y a quelques années.
Est-ce la douleur ou la peur qui provoque les cris de Christopher ? Corinne Tardieu l’ignore, mais elle s’interrompt au bout d’un moment, préconisant plusieurs soins, notamment d’hygiène, à l’infirmière qui accompagne l’adolescent. Cette dernière officie dans un établissement qui accueille une cinquantaine d’enfants et adolescents polyhandicapés de Marseille et avoue que ce serait plus pratique et rassurant pour les enfants que l’équipe de la Timone se déplace chez eux, plutôt que l’inverse. « Nous avons en effet un projet de bus, équipé d’un cabinet dentaire, permettant tous les types de soins, et d’un appareil de radiologie numérique. L’unité mobile devrait être opérationnelle à l’automne 2010 et assurer une quarantaine de consultations par semaine », annonce Marie Jarrosson.
En ce matin glacial de février, Audrey, quatorze ans, est venue d’Ajaccio, en Corse, avec sa maman. « Avant d’entendre parler du réseau Handident, j’ai consulté trois dentistes libéraux, dont deux n’ont même pas examiné ma fille ! Sans parler de l’hôpital… Là, finalement, j’y suis en une heure d’avion », raconte Catherine. Audrey ne comprend pas les consignes et ne supporte pas la position allongée sur le dos. Du coup, Corinne Tardieu lui administre par un masque du Meopa, un gaz qui la détend pour les soins jusqu’à la rendre euphorique ! Ce gaz [1], qui provoque une sédation consciente par inhalation, est une solution fréquemment employée, parfois avant de recourir à l’anesthésie locale. Il vient d’ailleurs d’être autorisé (décembre 2009) chez les praticiens libéraux moyennant un protocole particulier et une formation. C’est une avancée certaine pour le réseau : les personnes handicapées ne seront plus obligées d’attendre un rendez-vous à l’hôpital pour en bénéficier.
Dans le réseau Handident, l’ultime solution est l’anesthésie générale, soit parce que les soins sont trop importants et invasifs, soit parce que le patient a des mouvements incontrôlés, ou qu’il est très anxieux. C’est le cas de Guillem, huit ans, atteint du syndrome de Bourneville, une maladie aux symptômes notamment neurologiques.
Soigner à domicile
« Il fait un rejet de l’hôpital mais aussi du cabinet dentaire et du Meopa. Comme il a plusieurs caries, on a rendez-vous dans deux mois pour une anesthésie générale à la clinique mutualiste Bonneveine », raconte son papa, pour lequel Marie Jarrosson organise les consultations préalables.
A Valréas, dans le Vaucluse, Jean-Paul Doyer soigne des personnes handicapées ou en fin de vie depuis près de vingt ans, y compris en prodiguant des soins à domicile. Aujourd’hui il adhère à Handident Paca. « Je me souviens encore de l’avertissement d’un président de l’Ordre de l’époque, qui me disait : “ Attention Doyer, nous ne sommes pas des forains ! ” » Mais depuis la fermeture de l’hôpital de Valréas, en septembre 2009, lui et ses confrères ne peuvent plus soigner cinq patients par semaine sous anesthésie générale… faute de bloc.
[20.05.10]
Karine Pollet
[1] Gaz composé d’un mélange de 50 % d’oxygène et de 50 % de protoxyde
d’azote agissant par inhalation.
Ce mélange est anxiolytique et procure
une analgésie de surface.
Handident dans les centres mutualistes
Le Grand Conseil de la mutualité (Gcm), (Adhérent à la Fédération des mutuelles de France) qui gère les œuvres sociales des Bouches-du-Rhône, notamment la clinique Bonneveine à Marseille, a signé une convention il y a un an avec Handident pour soigner les enfants handicapés sous anesthésie générale.
« Nous prenons en charge les enfants handicapés sans pratiquer de dépassements d’honoraires », explique Sabine Filippi-Zygouritsas, pédodontiste qui fut assistante hospitalo-universitaire de Corinne Tardieu. « Nos centres dentaires peuvent soigner les personnes handicapées hors sédation consciente. Mais, bientôt, ceux de Bonneveine et de Port-de-Bouc pourront utiliser le gaz Meopa. Ainsi, nous pourrons répondre pleinement au
réseau Handident : sous anesthésie générale à la clinique Bonneveine, avec et sans sédation dans nos centres dentaires », rappelle Marie-France Girard, directrice des centres de santé de Marseille au sein du Gcm.
Par ailleurs, dans le cadre de la convention passée entre Handident et la Mutuelle d’action sociale 04-05, c’est le centre dentaire de Sisteron qui accueille les personnes handicapées.
A savoir
Comment adhérer au réseau Handident ?
- Les patients remplissent un questionnaire de coordination lors du premier appel. Un dossier leur est ensuite envoyé. Le patient ou son représentant légal signe un bulletin d’adhésion (gratuit) au réseau, et le médecin traitant remplit une fiche de renseignements médicaux. La coordination oriente ensuite le patient vers la structure ou le praticien le mieux adapté à ses besoins. Les établissements médico-sociaux qui le souhaitent peuvent adhérer également.
Les professionnels de la santé (chirurgiens-dentistes, infirmiers) doivent signer la charte
du réseau et avoir reçu une formation spécifique sur le handicap. Estimant qu’un patient
handicapé demande trois fois plus de temps
qu’un patient ordinaire, le réseau prévoit, en plus du tarif de base, une dérogation tarifaire par consultation de l’ordre de 28 euros par demi-heure.
Les établissements de santé qui accueillent une vacation Handident signent une convention de partenariat (Assistance publique-Hôpitaux
de Marseille, clinique Bonneveine, centres hospitaliers Saint-Joseph et Ambroise-Paré, etc.).
Un réseau de santé bucco-dentaire pionnier
Pionnier en France, le réseau santé bucco-dentaire et handicap Rhône-Alpes est coordonné depuis l’hôpital le Vinatier*, à Bron, près de Lyon.
Il regroupe une quarantaine de praticiens libéraux, chirurgiens-dentistes et anesthésistes, et s’adresse aux personnes handicapées, mais aussi aux personnes âgées dépendantes. Outre les cabinets de ville, les soins peuvent être effectués à domicile ou en établissement grâce aux équipes mobiles. Une unité mobile, qui a servi de modèle à celle attendue à Marseille, se déplace d’un établissement médico-social à un autre afin de donner des soins dentaires aux résidants.
Existent ensuite des centres de santé orale, tels que celui d’Aubenas, dans l’Ardèche, et le centre-ressource le Vinatier, qui pratique les techniques de sédation (dont le Meopa)
et, en dernier recours, l’anesthésie générale. « Notre approche est ciblée
sur toutes les fonctions de l’oralité. Parfois, une amélioration simple,
même incomplète, permet de conserver les sensations de la bouche ! Seulement 3 % de personnes lourdement handicapées sont soignées ;
Il faudrait davantage de libéraux et d’hôpitaux locaux adhérents pour
bien mailler le territoire », explique Eric-Nicolas Bory, président fondateur
du réseau et de l’association de formation et de promotion de la santé
orale Sohdev – pour Santé orale, handicap, dépendance et vulnérabilité.
Réseau santé bucco-dentaire et handicap,
courriel : danielle.verhulst@ch-le-vinatier.fr