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Dossier Santé

Santé : des experts sous influence

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La grippe A les a mis sur le devant de la scène : mais qui sont ces experts qui décident de notre santé  ? Leurs jugements sont déterminants, pourtant ils ne sont pas toujours indépendants de l’industrie. Et ces liens peuvent jeter la suspicion sur leurs décisions.

C’est le journal le Parisien qui a révélé l’affaire en janvier : 6 des principaux experts qui ont conseillé la directrice de l’Organisation mondiale de la santé (Oms) sur la grippe A sont liés à l’industrie pharmaceutique. De là à penser que l’importance de l’épidémie a peut-être été exagérée, il n’y a qu’un pas… Le Conseil de l’Europe a diligenté une enquête. Des parlementaires ont demandé la même chose en France pour savoir si la ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, n’avait pas été elle aussi sous influence. Parmi les 17 membres du comité de lutte contre la grippe sur lesquels elle s’est appuyée pour gérer la pandémie, 6 auraient reçu une rémunération personnelle des firmes en 2009, et 2 seulement n’auraient pas de liens d’intérêts avec les labos.
Qui sont donc les experts qui décident de notre santé  ? Il y a ceux qui travaillent dans les différentes agences sanitaires. « Beaucoup font carrière dans l’administration », estime Didier Tabuteau, conseiller d’Etat et responsable de la chaire santé de Sciences Po Paris. Mais le système repose surtout sur l’expertise externe. « Les agences constituent des commissions qui font appel à des scientifiques de haut niveau, des médecins hospitalo-universitaires, des professeurs de médecine ou des chercheurs. Ce sont des gens qui ont une très haute idée de leur métier, mais, là où il peut y avoir une faille, c’est que certains sont financés par l’industrie, prévient Didier Tabuteau. Le principe est  : aucun lien entre les deux. »

Liaisons dangereuses

En théorie, oui. En pratique, on en est loin. «  Environ deux tiers des experts travaillent avec des firmes pharmaceutiques. A partir de là, savoir s’ils sont honnêtes ou pas n’a pas grand intérêt, souligne le Pr Philippe Even, directeur de l’institut Necker, de Paris, et ancien expert à l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps). C’est tout le système qui dysfonctionne.  » A commencer par le service public. «  Un expert peut être un universitaire et émarger à des sources privées, explique le Dr Marc Girard, expert en pharmacovigilance. Notre métier est de faire des études cliniques ou épidémiologiques qui coûtent très cher. Comme les organismes publics n’ont pas d’argent, elles sont prises en charge par les firmes pharmaceutiques. Il y a des laboratoires de recherche entièrement financés par les industriels. Pour certains chercheurs, leur salaire en dépend. Si l’industrie ne paie plus, le labo ferme.  »
Les liens sont parfois beaucoup plus insidieux. «  L’industrie a le pouvoir de créer des experts, affirme Marc Girard. Elle choisit un universitaire, un professeur de médecine, un chef de service – dans le monde médical, on tire ses nominations des communications scientifiques et des publications – et lui confie des études. Lorsque la personne se retrouve à un poste à responsabilités importantes, elle peut répéter tout ce que l’industrie lui a mis dans la tête.  »

Connus, donc forcément bons

Dans le jargon de la communication, ces gens-là s’appellent des leaders d’opinion. Ce sont eux que les journalistes voient dans les conférences de presse organisées par les laboratoires pour lancer un nouveau produit. «  Ils sont très couramment repérés par les firmes pendant leurs études, démarchés, accompagnés par l’octroi de bourses et par tout un travail de terrain qui leur permet de grimper dans la hiérarchie, indique le Dr Philippe Foucras, généraliste à Nevers et président du Formindep, un collectif pour une formation et une information médicales indépendantes. Quand votre carrière dépend des publications que vous faites, c’est un moteur d’influence aussi puissant que l’argent.  » Résultat  : experts et leaders d’opinion sont souvent les mêmes.
Car, pour les pouvoirs publics, notoriété et compétence vont de pair. «  L’Afssaps considère que ceux qui travaillent avec l’industrie sont les meilleurs  », assure Philippe Even. Une affirmation largement répandue, que Philippe Foucras combat  : «  Il y a une véritable dictature de l’expertise. Les bons experts ne sont pas uniquement des hospitalo-universitaires ou des chercheurs cliniciens qui fréquentent l’industrie. La meilleure preuve est celle de la revue Prescrire. Les professionnels de la santé qui y travaillent sont pertinents sur les médicaments et ils sont totalement indépendants. Etre expert, c’est d’abord une formation approfondie, cela s’apprend. Il suffit que les autorités sanitaires forment des gens, avec une méthode précise, et, en deux ans, on aura d’excellents experts qui dépendront de l’Etat et qui seront capables de faire des recommandations aussi fiables, voire plus, que d’autres.  »

Surtout ne pas déranger

Mais le monde de l’expertise est un petit milieu dans lequel on n’a pas forcément envie de voir arriver n’importe qui. Car, derrière, les enjeux sont énormes. Des enjeux de santé, certes, mais aussi financiers  : 94 millions de vaccins achetés pour la grippe A, plus de 2 milliards d’euros dépensés. «  C’est trois fois le budget de l’Inserm, l’organisme qui fait la recherche publique en France, trois fois celui de l’Institut national du cancer et trois fois le déficit des hôpitaux  », précise Philippe Even. De quoi sélectionner les experts. Exit ceux qui ne vont pas dans le sens du vent. En 1999, une expertise a été réalisée par l’Inserm sur les risques pour la santé des éthers de glycol. André Cicolella, premier chercheur en France à avoir alerté sur les dangers de ces substances, aujourd’hui interdites, n’a pas été retenu  : «  On m’a dit que je connaissais trop bien le dossier et que je risquais d’influencer les autres experts. En 2006, une deuxième expertise a eu lieu. On a pris un expert du centre antipoison. Curieusement, il avait déjà participé à la commission d’autorisation de mise sur le marché d’un médicament qui contenait un éther de glycol. On choisit les experts en fonction des résultats que l’on veut obtenir. Là, il fallait conclure qu’il n’y avait pas de problèmes. Sous un habillage scientifique, les pouvoirs publics attendent un avis qui ne remet pas en cause leur décision.  » Autre préoccupation, selon le chercheur  : se faire bien voir. «  Dans la recherche, vous n’existez pas si vous n’avez pas de financements. Donc on publie et on ne fait pas de vagues, en donnant des avis complaisants.  »

Zéro déclaration, zéro sanction

De tout cela, la plupart du temps, le citoyen ne sait rien. Pourtant, la loi du 4 mars 2002 sur la transparence de l’information médicale oblige les experts à déclarer leurs liens avec les industriels aux agences sanitaires pour lesquelles ils travaillent. En cas de conflit d’intérêts, ils n’ont pas le droit d’y siéger. Les médecins ou les chercheurs qui s’expriment dans les médias, les colloques, les conférences publiques sont aussi tenus de faire cette déclaration. Des garde-fous pas vraiment respectés. Qui savait que les experts de la grippe A qui intervenaient à la télé avaient des liens d’intérêts avec les labos  ? «  Les règles sont insuffisantes, et en plus on s’assoit dessus. Sur le site du Haut Conseil de la santé publique pour la vaccination, les déclarations d’intérêt ne sont en ligne que depuis janvier 2009, et encore parce que je les ai harcelés  », raconte Philippe Foucras.

Des vies en jeu

Dans un rapport de 2007, l’Inspection générale des affaires so­ciales (Igas) recommandait que les déclarations d’intérêt des professionnels de la santé soient consultables sur Internet, mais la proposition n’a pas été suivie d’effets. « On ne peut pas empêcher quelque industrie que ce soit de vouloir gagner de l’argent. Ce qui pose problème, ce sont les verrous de sécurité, pointe Marc Girard. Il n’y a aucun contrôle, et, quand les experts sont surpris à dissimuler, comme c’est le cas avec la grippe A, il n’y a aucune sanction. »
Pourtant, la santé n’est pas un bien de consommation comme les autres, il y va de la vie des gens. «  Retiré du marché en 2004, le Vioxx a provoqué 30 000 morts aux Etats-Unis à cause de données falsifiées, de publications bidon et d’experts payés pour vanter cet anti-inflammatoire, rappelle Philippe Foucras. Il n’a existé qu’à cause d’autorités sanitaires sous influence.  »

Lire aussi :
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2/04/2010

< Brigitte Bègue

Petites connivences entre amis

On mélange
En décembre 2009, le Collectif pour une formation et une information médicales indépendantes (Formindep) a déposé devant le Conseil d’Etat deux recours contre la Haute Autorité de santé (Has) pour que ses recommandations sur le diabète et la maladie d’Alzheimer soient annulées. Motif  : environ le tiers des experts qui les ont impulsées sont liés à des laboratoires qui commercialisent des médicaments pour ces deux maladies.

On sympathise
«  Même le meilleur d’entre nous peut être, malgré lui, influencé par ce qu’on appelle l’“ effet de financement ”. Toutes les enquêtes montrent que, lorsqu’une étude a été financée par l’industrie pharmaceutique, les résultats sont toujours plus favorables que lorsqu’elle l’a été par un organisme public, reconnaît le Dr Girard. Ces experts-là ne sont pas malhonnêtes, mais ils se retrouvent dans un système de convivialité où ils n’arrivent plus à dire ce qu’ils auraient dit autrement. Des liens se tissent, on renvoie l’ascenseur…  » Car il n’y a pas que l’argent qui compromette la neutralité de l’expertise. Il y a aussi les liens amicaux, institutionnels, intellectuels… les invitations par les labos à des congrès, des colloques… Inconsciemment, les connivences peuvent influencer une décision. Quel jugement critique émettre sur une étude réalisée par son institution, son patron ou un médecin dont l’influence peut être déterminante… sans risquer de se griller  ?

On rassure
Des conflits d’intérêts, il n’y en a pas seulement avec l’industrie pharmaceutique. En mai 2005, le directeur scientifique de l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (Afsset), Denis Zmirou, a démissionné de son poste quand il a su que l’expert en chef mandaté pour diriger un rapport en 2003 sur les dangers des portables était rémunéré par Bouygues Télécom et membre du conseil scientifique de l’opérateur.

Les laboratoires de trois autres experts étaient financés par trois opérateurs. En 2009, un rapport de l’Académie de médecine s’est montré particulièrement rassurant sur les portables  : sur les 6 experts, 2 étaient liés à Bouygues…

On vaccine
Le Groupe d’expertise et d’information sur la grippe (Geig) est une association entièrement financée par 5 labos qui fabriquent les vaccins contre la grippe saisonnière. Le président du comité scientifique, le virologue Bruno Lina, a été l’un des experts de l’Oms et du ministère de la Santé pour la grippe A.

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