Jeunes : les individualistes solidaires
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Associations, partis politiques, mutualisme… les jeunes auraient-ils perdu toute envie de s’engager ? Auraient-ils oublié le sens des valeurs communes et citoyennes ? Pas si sûr… Et s’ils proposaient de nouvelles formes d’engagement ?
« Tout est politique », scandait la rue en mai 1968. La génération qui manifestait pour sa liberté aurait-elle accouché de son contraire ? Peu enclins aux discours politiques, se détournant des valeurs syndicales, les jeunes seraient-ils aujourd’hui trop individualistes pour s’investir dans la vie sociale ?
La dernière enquête de l’Insee sur la vie associative montre que les trois quarts des 15-19 ans souhaitent être membres d’une association. Ce que confirme France Bénévolat, association qui a pour objet la promotion du bénévolat en France : les 18-25 ans assurent massivement « vouloir être utiles à la société et agir pour les autres ». Néanmoins, bien plus que leurs aînés, ils sont motivés par l’épanouissement personnel : plus de la moitié des jeunes inscrits dans le milieu associatif le sont pour exercer une activité sportive… Et les adhésions à des associations de défense d’intérêts collectifs diminuent sérieusement dans la jeune génération.
Côté engagement politique, la tendance est la même. La mobilisation des jeunes lors du duel Chirac/Le Pen ou lors des manifestations anti-Cpe ne doit pas masquer leur désintérêt pour les organes politiques et syndicaux. La politologue Anne Muxel (voir interview ci-contre) rappelle que 85 % des 13-17 ans ne s’intéressent pas, ou s’intéressent peu, à la politique et que 43 % d’entre eux ne se situent ni à droite ni à gauche.
Rendre visibles les problèmes
Le militantisme n’est pas mort pour autant. Il se transforme en d’autres formes d’engagement actif. Pour des causes qui leur tiennent à cœur, les jeunes sont prêts à se mobiliser. Sans pour autant rejoindre les organisations syndicales, politiques ou associatives. Quand une dizaine de stagiaires créent fin 2005 le collectif Génération précaire, ils n’imaginent même pas de se déclarer en association. « Mettre une plaque en bas de mon immeuble, réunir un bureau, convoquer une AG, ce n’était pas notre truc. Ce que nous voulions, c’était attirer l’attention des médias, du public, sur la situation des stagiaires en France. Et dire aux autres stagiaires du pays qu’ils n’étaient pas seuls dans leur galère », explique Guillaume, l’un des fondateurs du collectif. Et les résultats sont là : les quatre années à mobiliser la population et les médias en multipliant les manifestations festives ont abouti à faire évoluer la loi. Le collectif envisage donc de se dissoudre. Mais pourquoi ces jeunes motivés n’ont-ils pas rejoint les mouvements déjà existants ? « Personne ne se rendait compte que les stagiaires étaient sous-considérés et exploités. L’Union nationale des étudiants de France (Unef), par exemple, n’avait pas vu le problème. La même semaine, nous avons rencontré trois syndicats (FO, la Cfdt et l’Unsa), qui avaient trois manières différentes de… ne pas voir le problème. Il nous fallait prendre les choses en main », assure Lionel, autre militant de la première heure. Quand ces mêmes jeunes se sont intéressés au logement, plutôt que d’ajouter ce domaine à la lutte de Génération précaire, ils ont préféré créer un autre collectif : Jeudi noir. En vrais professionnels de la communication, ils ne mélangent pas les idées fortes. « Nous avons voulu rendre visible un problème qui jusque-là restait une frustration individuelle de chacun et n’était traité par personne », affirme l’un des fondateurs. Là non plus, la question de rejoindre une structure déjà existante ne se pose pas : « Il y a un vrai problème générationnel avec des organismes comme la Confédération nationale du logement (Cnl) », confie Lionel.
Les formes d’engagement subiraient-elles une profonde mutation ? C’est l’opinion de certains sociologues comme Jacques Ion, qui oppose au militantisme « total » du passé un militantisme « distancié » d’aujourd’hui. Hier, l’engagement débordait sur la vie familiale et sur l’occupation des loisirs. De nos jours, il se veut « à la carte », chacun choisissant son rythme, ses modalités et son degré, se méfiant même des structures trop rigides. Une sorte de « génération zapping », concept que confirme Lorraine, dix-huit ans, en classe de terminale : « Je suis trop jeune pour m’engager dans une action de longue haleine. Je participe à des actions ponctuelles, mais je ne me vois pas m’investir sur le long terme. Je préfère donner des coups de main. »
Du concret ponctuel
Johan, vingt ans, étudiant en droit, a un moment pensé à s’inscrire dans un parti politique. Puis il y a renoncé : « La politique, tu la vis dans tes actes. Envisager un engagement sur le long terme ? Tu passes plus de temps à faire ton trou qu’à militer. Et, quand ton trou est fait, tu as oublié pourquoi tu voulais le faire… », s’amuse le jeune Parisien.
Au Secours populaire, les responsables ont vu le changement de mentalité au cours des années. Karine Vauloup, chargée du développement du secteur jeunes, témoigne : « Il a fallu nous adapter. Si les jeunes ont du mal à accepter des postes dans les instances, leur investissement est sans faille dans des actions concrètes et ponctuelles. Pour faire des paquets de cadeaux pour Noël, participer à des réveillons, accompagner des enfants en sortie, ils sont toujours présents. C’est à nous de savoir les intéresser. »
Mais, au Secours populaire comme dans de nombreuses associations qui ont traversé les décennies, on reconnaît être passé de générations de militants à une génération de bénévoles… Une manière de dire que la relève n’est pas facile à assurer.
‹5/02/2009
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François Fillon
Anne Muxel, politologue, professeure à l’Institut d’études politiques de Paris, membre du Centre d’étude de la vie politique en France (Cevipof)
« Une nouvelle manière de pratiquer la politique »
Le désintérêt de la jeune génération à l’égard de la politique est-il réel ?
Si l’on parle de politique politicienne, institutionnelle, les jeunes ne sont
pas intéressés. Cela dit, pas plus aujourd’hui qu’hier. Par contre, si on
se réfère à la politique des valeurs d’entraide, de respect de l’autre, les jeunes sont plus que jamais prêts à s’engager. Ils montrent une vraie politisation pour des actions concrètes et ciblées avec des impératifs pragmatiques, ce qui leur permet de mettre en action leurs idéaux.
L’échelle des engagements a changé ?
Ces jeunes ont été élevés avec la télé, avec Internet. Ils ont aujourd’hui accès à la question politique à une échelle qui est bien plus vaste que celle que nous avons connue. Leur engagement politique ne se limite pas au local. Ils possèdent une vraie ouverture sur le monde.Pourtant, on les présente comme individualistes…Ils le sont moins que la génération de 68 ! A l’époque, ce qui s’est exprimé relevait d’une demande de liberté individuelle. C’était un désir profond de se libérer
de contraintes, une demande d’affirmation de l’individu. Les jeunes s’engagent aujourd’hui pour des causes beaucoup plus larges. A travers leurs actions concrètes, ils font preuve d’un engagement vaste, plus poussé. Avec les Enfants de Don Quichotte, ce n’est pas seulement
la revendication d’un toit pour les Sdf, c’est la question de la place faite aux plus démunis dans la société. Avec Génération précaire, ce n’est pas seulement le problème des stagiaires, mais celui de l’entrée des jeunes dans la vie active… Pour affirmer leurs revendications, ils ont besoin de résultats, d’actions directes.